Noctamblues

Thelonious Monk avait sans doute trop peu conscience de l’homme qu’il était vraiment ,tant il était perdu dans le monde particulier de sa musique ,un univers individualiste ,d’un pianiste inclassable qui n’aura que peu de disciples et ,celui d’un compositeur génial dont les conceptions mélodiques auront une influence incontestable sur le Jazz .


Mais ,malgré lui ,il fut un mythe ,par ses périodes d’isolement et sa dépendance aux autres dans la vie quotidienne.

 

Lorsque l’on évoque la musique de Monk ,deux aspects de sa riche sensibilité viennent à l’esprit : compositeur et pianiste .En tant que pianiste ,il réinterprète sa propre musique et refaçonne les œuvres d’autres compositeurs en y imposant SA marque ,il faut écouter « Something happens » ou « memories of you » …deux thèmes d’une limpidité incroyable. Monk les refait à sa manière et en fait des chefs-d’œuvre …la liste est longue d’exemples de ce type.. !

En tant que compositeur ce fut un génie ,il est certainement au jazz moderne ce que Duke Ellington fut au Jazz en général …A 19 ans ,il a déjà écrit « round about midnight » ,un classique comme « West end blues » ou « Honeysuckle rose » ,interprétés depuis le début du jazz par des milliers de musiciens….quand on lui demandait d’où lui venait son style ,il répondait simplement :… « de moi-même naturellement.. »…c’est vrai qu’il est quasi impossible de lui trouver des sources d’inspiration…ce qui explique pourquoi si peu de pianistes se réclament de Monk (mis à part Randy Weston et Bud Powell) .Monk avait un jeu pianistique peu orthodoxe ,il n’avait rien d’un virtuose instrumentiste comme Tatum ou Oscar Peterson ,mais il avait un savoir-faire extrêmement habile avec souplesse et rapidité toujours surprenant .Cette sobriété de jeu insolite ,vraisemblablement n’a pas incité beaucoup de pianiste à le suivre car l’art sans artifices ne peut mentir et la médiocrité se voit mieux sans arpèges !

Dès le début des années 40 le style de Monk était déjà affirmé ,et restera quasiment inchangé 25 ou 30 ans plus tard ,son aventure esthétique avait commencé ,parcours sans commencement ni fin ….musique faite d’accumulation de sentiments supérieurs : ceux de son créateur .

 

 

Il est généralement admis que Thelonious Monk est né le 10 octobre 1917 à Rocky Mount,Caroline du Nord et sa famille vient s’installer à New-York en 1924 à San Juan Hill .Il est le seul musicien de la famille ,dès l’enfance il fut attiré par la musique .

Il commence seul en autodidacte à essayer de retrouver des mélodies au piano et joua dès l’adolescence dans des parties à Harlem ,puis joue avec un quartet d’évangélistes entre le negro-spiritual et le blues…il avait alors un style peu éloigné de celui de Teddy Wilson . Commence alors un long cheminement qui au milieu des années 40 va lui faire rencontrer les boppers .

 

La collaboration de Monk avec le mouvement Bop est singulière car les ‘créateurs’ de ce style devront ensuite plus à Monk que ce dernier ne devra aux boppers . On peut dire que même surnommé « le grand prêtre du bop » ou « le moine (Monk en anglais) du bop » ,il n’éprouve ,à cette époque en tous cas ,aucun intérêt particulier pour la musique de Bird ou de Dizzy .

En regardant de plus près le jazz de Monk est différent de celui des boppers ,une esthétique au-dessus et plus marginale encore …De toutes façons sa participation à la plus grande révolution de l’histoire du jazz avec Parker & Gillespie ,est indéniable …il est simplement impossible d’en déterminer l’importance. Le pianiste a toujours été un personnage secret et solitaire ,énigmatique …il ne s’exprimera que rarement .Il ne s’intéresse qu’à la musique ,ne lit pas les journaux ni les critiques ,ne s’intéresse pas à la politique ,aux problèmes raciaux et encore moins au mouvement musulman et il disait du rock que c’est  « …un jazz ignorant.. » !!

Voilà donc cette frontière entre l’homme et la réalité ,dont lui seul connaît les contours…sans parler de ces comportements étranges ,imprévisibles mais toujours pacifiques ,qui lui vaudront le surnom de ‘Mad Monk’ (le moine fou).

 

En 1941 le Minton’s playhouse est le club le plus célèbre de la 52è rue ,jams –sessions toutes les nuits jusqu’à l’aube dirigées par Teddy Hill et auxquelles participent Dizzy et le batteur Kenny Clarke ,également Charlie Parker ,le trompettiste Joe Guy , le guitariste Charlie Christian ,et le bassiste Nick Fenton…ces jams vont déboucher vite sur le be-bop et Monk tiendra souvent le piano dans ces soirées et c'est au cours de ces soirées que le pianiste façonnera sa musique ….Monk ,Bird et Dizzy imposaient des thèmes aux harmonies complexes ce qui décourageait les moins capables …voilà comment furent conçues les premières mélodies de Monk « Off minor » ou encore « Epistrophy »… !

Après avoir travaillé en 1942 avec Lucky Millinder ,puis ,en 1944 avec Coleman Hawkins aux côtés de Don Byas et Bennie Harris ,Monk signe en 1947 pour 5 ans chez Blue Note .

Les thèmes enregistrés soit en sextet ,soit en quintet ,soit en trio ,sont incontestablement d’avant-garde ,dans la conception et dans l’atmosphère collective .Les critiques qui n’ont jamais entendu rien de pareil accueilleront (à quelques exceptions près) les thèmes de Monk avec hostilité…ce qui n’émeut guère le jazzman qui est déjà plongé dans son isolement. De plus ses titres sont mis en vente au moment où le mouvement cool commence à faire parler de lui .la comparaison est tentante ,alors que la musique de Lennie Tristano ,de Gil Evans et de Mulligan apparaît fluide ,subtile ,celle de Monk semble semée d’aspérités ,peu orthodoxe ,et surtout dérange.

 

En 1950 ,Thelonious Monk enregistre avec Parker et Gillespie et c’est la ‘consécration bop’ .

En 1954 enregistrement de « the man I love » qui laisse entrevoir la différence entre l’esthétique de Monk et celle de Miles Davis .Le thème sous les doigts de Monk devient ‘méconnaissable’ ,superbe ,rythmique complexe ,très ralentie parfois et toujours magnifiquement équilibrée .

Bill Evans disait : « …Ne vous y trompez pas ,monk sait parfaitement ce qu’il fait sur le plan théorique ….organisé selon une terminologie personnelle ,mais l’organisation n’en est pas moins solide.. ».

A partir de 1950 Monk est devenu un compositeur génial et en 1956 il forme un premier quartet avec un saxo tenor (schéma qui deviendra sa formation favorite) Sonny Rollins au début puis ,John Coltrane , johnny Griffin et enfin Charlie Rouse…ils vont tous se succéder dans le groupe . Monk joue SA musique laissant espace aux solistes qui se plient avec discipline et modestie au climat que le maître veut instaurer (une atmosphère plus qu’une stricte autorité )…tous reconnaissent avoir beaucoup appris au contact de Monk et par-dessus tout aspect technique ,un sens de la musique qui dépasse toute conception théorique. Les carrières de Rollins et de Coltrane doivent beaucoup à Monk .

 

Après avoir joué plusieurs mois en 1957 au ‘Five spot café’ (avec Griffin au saxo) ,les compositions de Thelonious vont dépasser le milieu des disciples et admirateurs pour atteindre le grand public .Peu à peu les habitués des clubs de New-york et de San Francisco se sont familiarisés avec la singularité de cette musique . Monk enregistre pour ‘Prestige’ des compositions injustement critiquées avec Rollins ,Coppeland et Julius Watkins ,puis chez ‘Riverside’ il grave quelques bijoux comme « memories of you »»darn that dream » et « solitude »…entre autres .

 

En 1959 après une tournée en californie  ,la carrière de Monk prend une nouvelle tournure car il fut subjugué par la musique du pianiste Hall Overton de formation classique  , un concert à Town Hall divisera encore une fois les critiques…Gunther Schuller n’a pas été convaincu par la prestation de Monk .

En 1961 ,le quartet de Monk avec Charlie Rouse au saxo triomphe en Europe…sa musique et aussi cette faculté de jouer les autres maîtres ...sans jamais se répéter lui apporta la gloire.

En 1963 Monk fait un concert au Philharmonic hall ,puis en 1964 un long article à la Une du Time lui est consacré (mais on parle plus de ses extravagances que de son art).

Il a signé chez Columbia et va enregistrer plusieurs albums en quartet…tous excellents !

En 1968 est accompagné par l’orchestre de Olivier Nelson pendant les tournées organisées par Teo Macero le producteur.

 

Puis en 1971 le producteur George Stein organise une série de tournées avec des musiciens de l’époque Bop : Monk ,Gillespie ,sonny Stitt ,Kai Winding ,Art Blakey et le bassiste Al Mckibbon …un peu dans l’esprit du JATP de Norman Granz…Monk ,néanmoins reste à l’écart des autres musiciens .

Puis Monk entre en studio à Londres avec Art Blakey et McKibbon…superbe vitalité ,les 15 thèmes enregistrés (dont 5 en solo) incluent des standards ainsi que ses meilleurs titres comme « Blue sphere » et « the man I love » , « somethin’ in blue »…probablement les meilleurs enregistrements de Monk réalisés en trio !!

 

A la fin de sa carrière Monk ne sort pratiquement plus de son appartement de San Juan Hill à Manhattan …sa santé décline sérieusement et dépend totalement de sa femme Nellie pour toutes les choses de la vie quotidienne .Vie au ralenti ,mutisme presque total…il décèdera en 1982 d’une hémorragie cérébrale âgé de 65 ans .

Sam 13 mar 2010 Aucun commentaire